Internet fête ses 30 ans. En trois décennies la Toile est devenue aussi indispensable (voire davantage pour les plus jeunes) que l'eau, l'électricité ou le gaz. Dans les années 2000, le développement fulgurant du web à l'échelle planétaire s'est appuyé sur une utopie fondatrice : gratuité, égalité, collaboration. Un bel élan collectif qui déjà portait en germe les quatre facteurs de son propre déclin : marchandisation, cartellisation, discrimination et confidentialité.
Cartellisation tout d'abord. Même si l'architecture originelle initiée par la Défense américaine d'un réseau « décentralisé » — c'est-à-dire invulnérable à la disparition d'un de ses nœuds — persiste, c'est en fait un projet universitaire collectif qui émerge dans les années 80, encourageant la propagation des connaissances autour d'une idéologie libertaire. Pas tout à fait quand même puisque :
- le contrôle de certaines fonctions centrales du réseau (comme l'attribution des noms de domaine) reste d'obédience américaine,
- les fournisseurs des tuyaux télécom qui « maillent » la planète ne sont pas si nombreux et imposent des points de passage géographiques très concentrés,
- enfin parce que quelques fournisseurs de services web captent la plus grande partie du trafic mondial, tout en imposant leurs conditions d'utilisation.
Discrimination ensuite. Le débat n'est pas nouveau mais il semble maintenant perdu d'avance : ceux qui paieront plus cher seront assis en première classe, les autres seront entassés derrière. Quant à ceux qui n'ont pas accès ou qui ne « savent » pas, ce sera l'exclusion — y compris dans les rapports avec les fonctions régaliennes de l'Etat.
Marchandisation : même si les grands acteurs mondiaux ont pour la plupart moins de 15 ans, ce sont avant tout des marchands. Marchands de bande passante pour les fournisseurs télécom. Marchands de données personnelles pour les fournisseurs de services. Marchands tout court pour les e-commerçants.
Confidentialité enfin : inutile de rappeler le scandale Snowden et la faille Heartbleed. Dans tous les cas, la confiance des internautes-citoyens est perdue et ne se retrouvera jamais.
Alors, Internet, c'est fichu ? Que faire ?
- S'en passer ? Il me semble exclu de convaincre ma fille de 17 ans qu'on peut « vivre sans ».
- Entrer en résistance ? Trop tard, trop surveillé, trop risqué.
- Se coaliser ? C'est là qu'est le vrai enjeu. Internet doit se révolutionner, et ses utilisateurs se doivent à eux-mêmes de « réviser » leurs usages.
Il y a 30 ans l'historien Francis Fukuyama prédisait avec la chute des dictatures militaires et du mur de Berlin la « fin de l'Histoire ». Internet a 30 ans : gageons que l'histoire de la Toile ne fait que commencer.
